Le pape Léon XIV en Afrique : Cardinal Nzapalainga décrypte les enjeux du voyage apostolique pour le continent

Le Pape Léon XIV a entamé ce lundi son premier voyage apostolique en Afrique par une visite historique en Algérie. Le cardinal Dieudonné Nzapalainga, 59 ans, archevêque de Bangui (Centrafrique) accompagnera le pape au Cameroun (du 15 au 18 avril) et en Guinée équatoriale (du 21 au 23). Dans une interview accordée au journal La Croix, il analyse la portée et les défis de ce premier déplacement de Léon XIV sur le continent africain où le catholicisme est en forte croissance. Sans ambages, il affirme que « L’Église d’Afrique a un mot à dire sur les sujets de société »

| Recueilli par Arnaud Bevilacqua et Malo Tresca 

Léon XIV se rend en Algérie, puis au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale. Quels sont les principaux enjeux de son premier voyage en Afrique ?

D’abord, affermir la foi des chrétiens. Il vient en tant que pasteur et un pasteur doit rencontrer ses brebis. Or, ces brebis en Afrique sont confrontées à des situations très diverses et difficiles. En Algérie, l’enjeu est celui du dialogue interreligieux ; au Cameroun et en Angola, c’est davantage la paix et la réconciliation ; en Guinée équatoriale, la justice sociale. Lorsqu’un pape voyage, il a aussi un message politique à transmettre. Il vient dire sa proximité avec le peuple pour mieux porter sa voix au niveau international. Léon XIV vient rencontrer mais aussi enseigner. Les chrétiens africains, habités par la joie de sa venue, attendent qu’il les nourrisse spirituellement.

L’Afrique est aussi marquée par une jeunesse qui aspire à un autre avenir. Or ils sont nombreux à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe. S’ils partent tous, qui va rester ? il Ya un enjeu de porter un message à cette jeunesse qui a besoin d’espoir et de s’adresser aux autorités pour qu’elles permettent à ces jeunes de construire leur avenir et celui de leur pays en Afrique.

Qu’est-ce que le pape doit entendre et voir pour saisir les défis que vous évoquez ?

Il verra cette jeunesse, son enthousiasme, sa joie. C’est un appel qu’elle va lui lancer. Il faut faire quelque chose pour elle. Le pape se rendra aussi à Bamenda, au Cameroun, où beaucoup de personnes ont fui le conflit dans cette partie anglophone du pays. Les questions de dialogue politique, de réconciliation sont fondamentales. L’Afrique a besoin de paix ! Ces populations attendent un message de paix et qu’on leur dise ; il y a un avenir pour vous.

Qu’est-ce que les Eglises d’Afrique peuvent aujourd’hui apporter à l’Eglise universelle ?

Un lien particulier avec l’invisible, avec Dieu. Un message qui dirait : tout n’est pas matériel ! Le matériel à une limite et n’apportera pas toutes les solutions. Ici, on se réfère à Dieu. On prie Dieu. On le chante. Les jeunes, que nous devons accompagner, apportent leur dynamisme, leur joie de vivre. En Europe, on aime bien rester longtemps autour de la table. On ne compte pas le temps. En Afrique, les gens, quand ils vont à l’église, ne comptent pas leur temps. Nous voulons consacrer du temps à Dieu.

L’Eglise africaine est aussi très engagée sur le plan social……    

Dans les moments les plus difficiles, l’Eglise doit être là. Et c’est ce qu’elle fait. Elle doit aussi servir de pont. Aller vers ceux qui ont des armes, qui s’affrontent pour chercher à apaiser, réconcilier. Le bon pasteur est prêt à donner sa vie pour ses brebis. L’Eglise d’Afrique a un mot à dire sur les situations sociales et politiques, au risque de nos vies, parfois d’être incompris, insultés. Nous pensons que l’Eglise non seulement a une force morale, mais une force spirituelle à apporter.

Le catholicisme africain est en forte croissance, avec près de 300 millions de baptisés, et compte de nombreuses vocations. Pourtant, cette vitalité ne se reflète pas pleinement dans le collègue des cardinaux et à la curie, pourquoi ?

Il faut accompagner cet enthousiasme. Ne pas l’arrêter, le laisser se développer. Et lui donner sa place aussi dans l’Eglise. Qu’il y ait, par exemple, parmi les groupes de théologiens au niveau de Rome, des Africains. Ils apporteront un autre regard, un regard neuf, aussi à la théologie, à la dogmatique…Pour que nous n’occupions pas le strapontin. Une fois que Léon XIV aura vu cet enthousiasme, cette jeunesse, on pourra se demander : quelle place offrons-nous à ces personnes dans l’Eglise universelle ? C’est le premier voyage du pape, il faut lui donner le temps. Qu’il découvre, qu’il vive les réalités du continent Africain.

L’épisode autour du refus de la déclaration Fiducia supplicans, qui autorise la bénédiction des « couples en situation irrégulière » dont les couples homosexuels, a montré que l’Eglise africaine entendait désormais faire valoir son point de vue, quitte à prendre des positions dissonantes : quelle est votre analyse ?

Nous étions dans la dynamique du synode et lorsque ce sujet a surgi, nous avons voulu nous y inscrire pleinement. C’est pourquoi le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa (RD-Congo) et président du Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (Sceam), a écrit à toutes les conférences épiscopales africaines pour les consulter. Le président a fait la synthèse et a apporté le résultat à Rome. C’est une contribution particulière de l’Afrique qui a un mot à dire sur les sujets de société, d’Eglise, pour le monde. Il faut respecter cette spécificité. On doit enraciner notre foi dans les réalités sociales que nous vivons et nous ne pouvons pas faire de déni de réalité.

On parle souvent de la vitalité de la foi en Afrique, quelles en sont les fragilités ou les points de vigilance ?

La question de la formation pour ancrer la foi dans la vie des personnes. Je dirais qu’il faut viser la qualité pour avoir des personnes convaincues, prêtes, s’il le faut, à aller au martyre. Comment permettre que le chrétien sur tous les sujets se réfère à sa foi ? On ne doit pas mettre sa foi dans sa poche quand on est engagé en politique, en disant que c’est une autre logique. Non, ta foi doit t’éclairer en politique, dans ton bureau, sur ton lieu de travail. C’est une boussole.

L’Afrique est traversée par des crises profondes (guerres, pauvreté, instabilité politique…), quel est le rôle de l’Eglise ?

C’est la fidélité à la foi. Si j’ai cette foi en Christ mort et ressuscité, je continuerai à tenir. Le Christ apporte la paix. Or, sur le continent, de nombreux groupes nourrissent des conflits armés, prennent en otage, freinent le développement. Dernièrement, en Centrafrique, avec les musulmans et protestants, nous sommes allés à un endroit où les rebelles avaient pris des gens en otage, pour dialoguer.  L’Eglise a quelque chose à apporter et elle peut le faire parce qu’elle n’a pas d’agenda politique. Il faut apaiser les cœurs, en redisant que la solution ne sera jamais dans la violence. Le Christ a dit non à la violence.